#POGD 39 Evil dead II

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Le bon élève, sage à l’école, s’applique sur sa composition de français. Sa tête penchée sur sa copie, la langue coincée entre les dents en signe de concentration, il s’essaie avec sa plume à disséquer un poème ou le banal passage d’un roman naturaliste du 19e siècle. Le tout sous le regard sérieux de son instituteur dont la tête est déjà un peu ailleurs. À ce moment-là, l’incarnation de l’éducation nationale pense à l’Empire romain.

Le mauvais élève s’applique aussi, il ne faut pas croire. Malheureusement, moins habile, son stylo plume dissèque à l’emporte-pièce. L’encre coule et tâche de partout ; nous voilà projetés dans l’arrière-boutique du boucher. Du sang partout, du tablier à la calotte qui recouvre sa tête bovine.

Et puis pas de chance pour lui (le mauvais élève), la viande du poème est faisandée. Il triture son texte, creuse et arrache sa page et même — parfois anxieux — se gratte les croûtes. Il est en pleine décomposition. Éternel inquiet sous le regard de l’instituteur qui pense à l’Empire romain. Quand soudain un éclair fulgure en sa prunelle. Sous sa plume jaillit, non plus le sang frais, mais la joie de la putréfaction. Le poème en décomposition impose sa logique de cadavre. Il pue comme une dépouille à l’air libre. Gore et joyeux comme du Evil Dead II.

À côté, le bon élève rend sa copie et envisage son avenir. Lors de son stage de troisième, il a fait un stage chez les surgelés Picard.


Réconciliation

J’ai fui par un soir monotone,
Pardonne-moi ! — Je te pardonne,
Mais ne me parle de personne.

– Il m’a trompée avec sa voix,
Il m’a menée au fond des bois ;
Mais aujourd’hui, je te revois.

– Ne parle de personne, chère !
Respirons la brise légère
Et l’oubli de toute chimère.

– Oui, l’oubli ! tu dis vrai. Le jour
Finit rose pour mon retour ;
Je te dois cette nuit d’amour.

– La nuit d’amour est toute prête ;
Nous avons du vin pour la fête
Et la folie est dans ma tête.

– Ta chambre est chaude comme avant
Et l’on entend le bruit du vent
Qui nous endormait en rêvant.

– Tu me parais encor plus belle ;
Plus fièrement ta chair rebelle
Gonfle ton corsage en dentelle.

– Tu deviens pâle, mon ami !
Viens dans le lit ; noyons parmi
Nos baisers ton coeur endormi.

– Mais j’ai perdu mon coeur en route ;
Mon sang est tombé goutte à goutte
Et ma chair triste s’est dissoute.

– Hélas ! à chaque vêtement
Que tu quittes, mon doux amant,
Je vois tes os gris seulement.

– Pouvais-je te laisser seulette
Au lit ? Voici la nuit complète.
– Oh ! Va-t’en loin de moi, squelette !

– C’est que, vois-tu, j’ai bien souffert,
J’étais comme un héros de fer.
Hors de tes bras c’était l’enfer.

– Va-t’en ! Oh ! tout mon corps frissonne !
Ne me parle plus de personne.
– Entends comme mon crâne sonne.

Tu l’as vidé par tes péchés ;
Mes os sont bien mal attachés,
Nous serons mieux étant couchés.

J’égrène toutes mes vertèbres
Et toi, blanche dans les ténèbres,
Tu meurs de mes baisers funèbres.

Tes regards furent imprudents ;
Tu meurs de mes baisers ardents
Sans lèvres autour de mes dents.

Te voilà morte, blanche et rose,
J’ai souffert : ma souffrance est close ;
Tout martyr enfin se repose…


Charles Cros, Le collier de griffes, Poésie Gallimard

L’anecdote te permet d’aller plus loin, mais pas plus que les pieds du poète qui chausse du 41.

  • Charles Cros (1842 - 1888), poète & Géo Trouvetou (il invente un procédé de reproduction sonore quelques mois avant… Edison.) s’acoquine avec les meilleurs poètes de son temps. Il héberge même Rimbaud à son arrivée sur Paris. Ce dernier ne trouve rien de mieux à faire que d’arracher toutes les pages de la revue L’Artiste où sont publiés les poèmes de Cros. Ce dernier est furieux s’en plaint à Verlaine qui prend le parti de Rimbaud. Cet épisode sonne la fin de de l’amitié de Verlaine et Cros. (tourner la page de l’encre sympathique)

  • Charles Cros meurt ruiné et empoisonné par l’absinthe. Avant de mourir, il laisse cette phrase en épitaphe « Je n’ai rien, je dois beaucoup je donne le reste aux pauvres. » (ce qui s’appelle rendre son denier souffle*)

  • Avant de me quitter, laissez-moi un message de rentrée sur mon répondeur où en répondant à cet email. Dites-moi ce que vous aimeriez lire dans les prochaines semaines ou mois.

  • *Merci de m'écrire si vous l'avez...

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